A l’embouchure du fleuve
Où tu parlais beaucoup
De nous et la Lobé
Au point de m’agacer
Tu t’égosillais
Un peu plus que la mer
Plus que la plage
Et même plus que le vent
Qui tenait ta chevelure en laisse
Et criait la détresse de ta liesse
J’ai gardé dans la bouche
Le sel de tes aisselles
Et celui de la mer
Où tu montrais ton sexe sans cesse
Et parlais beaucoup
De nous et la Lobé
Comme si le jour était interminable
C’est si triste de ne pouvoir te haïr
Ni oublier
Les navires en partance
Qui emportaient
De tes yeux le parfum
Et ton sexe essentiel et sans ciel et sans seuil
A chaque rivage de ton aine
C’est vraiment triste de ne pouvoir te haïr
Un livre fait grand bruit sur les berges du Wouri : Mesure de l’amour. Un livre publié par le Centre Culturel Français Blaise Cendrars. Il s’agit en fait d’un long poème qui se déploie sur cent vingt huit pages à travers lesquelles l’auteur exalte le corps féminin dans une figuration où fulgure l’abstrait dans la parabole du souvenir et l’hystérie de l’instant.. La mythologie du corps reconstruit la grammaire du désir dans un sens qui n’est intelligible que si l’on se souvient que l’homme qui parle en poète dans ici s’appelle Fernando d’Almeida et qu’il enseigne les littératures française, belge et québécoise à la faculté des lettres et sciences humaines de l’université de Douala.
Noué sur le féminin pris et compris non pas seulement comme un bien de consommation sexuelle, mais bien davantage, comme l’adjuvant indispensable qui donne un sens à la vie, ce long poème revisite le corps de la femme dans ce qu’il a de plus intime, de plus spécifique et de plus constant. Il s’agit pour l’enseignant qui parle ici de reconstruire une syntaxe du corps féminin qui soit plus conforme à la notion de femme, tout en respectant la singularité de celle qui est mise en perspective et qui pourrait s’appeler du doux nom de la dédicataire du livre : Blanche. Il n’y a donc pas une seule partie du corps de la femme qui ne soit convoquée dans cette Mesure de l’amour où la géographie du désir s’écrit dans la crudité et où la nomination des choses s’effectue avec un réalisme inhabituel. Et c’est à ce titre que ce livre est intéressant. Car, lorsqu’on est accoutumé à la poésie de ce poète d’habitude si aérienne, si spirituelle et si immaculée de la corporéité depuis son recueil intitulé Au seuil de l’exil, cette centration extrême sur la partie inférieure du corps de la femme qui est répétée de manière incantatoire peut stupéfaire à plusieurs égards. Mais s’étonner devant une telle surabondance du sexe reviendrait à oublier qu’entre Au seuil de l’exil et Mesure de l’amour se sont écoulées vingt huit années pendant lesquelles en bon anarchiste trotskiste, le poète a épuisé tous les combats. Le vent de révolution permanente qui l’a traversé au cours de ces années-là semble s’être mué aujourd’hui en un matérialisme d’autant plus hédoniste qu’il est surchargé de toute la spiritualité néolibérale de ce siècle. Entre temps, il a produit la matière de plus de vingt recueils de poèmes qui constituent dans son itinéraire spirituel comme autant de saisons dont les principaux soubresauts semblent culminer dans Traduit du je pluriel, En attendant le verdict, Travaux du merveilleux, La gloire des Dieux et La parabole du lieu. Mesure de l’amour marque par conséquent chez ce poète un tournant sur lequel il convient de s’arrêter, tant il est saisissant, tant aussi il donne à penser qu’enfin le poète s’est résolu à ne plus être qu’un homme ; c’est-à-dire, d’assumer pleinement sa virilité dans ce qu’elle a de plus masculin et de plus humain. « Donc nulle rhétorique bien pensante, nulle éthique du convenu mais toujours cet affleurement dans l’archaïque restauré quand le mot et le corps consentent à ritualiser l’ovaire, le pubis, l’utérus et le clitoris ici mandés, ici devenus une juste centration verbale ». Il s’agit en clair pour lui de s’insurger contre l’appris, l’habituel et la norme morale officielle. Et c’est à ce titre que ce livre est subversif. Car, il traite du sexe avec une liberté qui dérange, parce qu’elle prend sa source dans l’habituellement tabou. Mais le sexe, comme le dit Octavio Paz n’est-il pas d’abord subversif parce qu’il est égalitaire ? Les hommes ne sont-ils pas tous égaux devant le sexe comme ils le sont devant la mort ? Fernando d’Almeida a choisi dans son livre de cerner l’homme par ce qui concerne tous les hommes, en construisant une esthétique clitoridienne qui fait complètement abstraction de ce qu’il est convenu d’appeler bonnes mœurs, en exaltant l’univers vulvaire « dans l’enchantement de la nuit qui résulte de l’utérus ».
Il y a aussi l’amour ; cette mystique du désir qui s’écrit avec les mots glanés aux plaines fertiles des neurones. Le poète ne cache à aucun moment dans son livre qu’il « écrit sous la dictée de l’amour comme pour se maintenir à tête crête, dans l’exigence du désir ». Il s’agit donc par-delà la géographie du corps féminin, de dépeindre la saison que traverse son cœur, avec ses désenchantements, ses ouragans et ses platitudes. Saisi sous cet angle, le corps de la femme ne constitue que le prétexte à un discours amoureux qui s’articule sur le particulier pour dire le général. Car en fin d’analyse, c’est d’un hymne à l’amour qu’il s’agit dans ce livre, un hymne à la beauté féminine également.
En effet, bien que se situant à « l’âge phallique des désillusions », le poète semble apprendre « sur le tard que la vie de l’homme se prend par le corps de la femme » et que seule la femme peut guérir l’homme d’une femme. La caresse amoureuse a par conséquent chez lui cette vertu vulnéraire et hautement balsamique qui permet de se relever des fêlures de la vie pour se refaire un espoir à défaut d’une espérance :
« Issue d’un paysage absolu
Tu nais de l’émoi des vertèbres
Aux cryptes d’anciennes fêlures
Quand à la pointe du désir
L’amour fait rutiler le néant »
Le dernier mot de cette strophe fait penser inexorablement à l’un des ouvrages de Fernando d’Ameida : La spiritualité du néant où en quarante trois stèles, le poète s’attriste de la disparition de sa mère. Que ce vocable revienne à la rencontre de celle qui est mise en perspective ici après le décès de sa femme peut s’appréhender comme la juste persistance d’une douleur pas encore très ancienne. C’est peut-être la raison pour laquelle le poète songe à la mort toutes les fois que l’objet de son amour s’éloigne le matin après une nuit torride. Chaque départ lui rappelle peut-être la tragédie récente du départ définitif de celle par qui il est devenu veuf. Ne dit-on pas souvent que partir c’est mourir un peu ? Le poète perçoit chaque absence de la femme aimée comme une calamité catastrophique. Et sourd alors de ses tripes cette angoissante interrogation :
« …
O jours rôdant autour de l’être
Quelle heure est-il dans la mort ?
Tes gestes s’offrent aux contours
Des sources quand le matin
Frôle ton nez en route vers
L’interrogation des destinées
Que réactivent tes jambes graciles »
Ce livre est une vaste allégorie de la femme qui est répétée de manière incantatoire « dans l’étrange dureté des choses ». Cette mise en abyme s’effectue suivant la technique du leitmotiv qui accumule les isotopies érotiques dans un schéma actantiel où sont mis en scène un « tu » réellement affirmé et un « je » qui n’apparaît généralement que sous sa forme pluralisée. Il faut dire que dans la haute demeure du langage, le poète conduit pudiquement le lecteur potentiel « avec ses testicules en verve ». Cela lui permet de retrouver cette enfance qui persiste en lui en dépit des années accumulées. « Ton corps annonce la résurrection de l’enfance », dit-il, comme pour affirmer son dandysme dans la litote d’un désir qui ne s’assouvit qu’à deux.
Le plus séduisant dans ce livre est sa construction ; c’est-à-dire, la distribution du texte dans l’espace de la page vierge. Chaque page en effet comporte rigoureusement trois quintets. Les deux premiers mettent en perspective la femme aimée tandis que le dernier, souvent élaboré sous forme chiasmatique et aphoristique reprend les idées-forces des deux premiers, augmentées d’un argument nouveau qui constitue le vers de chute. Mais ce vers n’est pas toujours nouveau. Le poète, comme dans un pantoum, réitère souvent un vers particulièrement fort extrait des deux premiers quintets.
La phraséologie de ce livre, cela a déjà largement été développé, est « surchargée [de] la graphie du vagin ». Toutefois, au vocabulaire érotique, il convient d’ajouter la flore aquatique qui participe du même système d’énonciation et de figuration. Ici, le vocable le plus récurrent c’est manglier. Celui-ci apparaît sous la plume de Fernando d’Almeida pour la première fois dans La parabole du lieu. Mais il y a aussi l’univers aquatique. Le fleuve Wouri, l’océan et l’étang qui représentent dans le système figuratif du poète de l’estuaire la matière inépuisable comme l’est par essence le sexe de la femme. C’est aussi dans le même paradigme qu’il convient de ranger les lieux alpins comme le mont Koupé qui de toute évidence est un mont de Vénus qui ne veut pas dire son nom.
Le système des vers quant à lui rappelle fortement l’expérience de Louis Aragon dans Les yeux d’Elsa :
« Femme aimante et aimée
L’amour qu’enseigne ton sexe
Réclame le sérieux et le trivial
En ton utérus se constitue toute vie
Ordonnée au mystère de l’instant
Lorsque voyage dans ton corps
Abandonné à la volupté
L’Atlantique reconstitue ton visage
A chaque migration des mots
Soumis à l’absolu du quotidien ».
Inutile ici de s’arrêter sur les multiples assonances et allitérations qu’il est normal de retrouver dans un texte portant la signature d’un poète de la trempe de d’Almeida et qui redisent le corps de celle qui n’est pas nommée. Il convient simplement de remarquer toute la charge onirique qui se dégage du système des images où l’intellectuel ne parvient pas à se cacher et où les éléments grammaticaux, géographiques et philosophiques sont mis au service d’une écriture savante. La vaste culture du poète, ici, de l’ordre de l’indicible, transparaît d’une page à l’autre avec une évidence qui mérite d’être soulignée. Car, cela est nouveau dans la littérature d’expression française. L’imaginaire poétique de Fernando d’Almeida constitue à ce titre une véritable célébration de la sapience.
Mesure de l’amour est un livre qu’il convient absolument de lire. « Au sortir d’un veuvage avéré » qui faisait redouter une andropause anticipée, notre élégant poète s’éveille à nouveau aux merveilles de l’ovaire par un travail de sexuation poétique où l’élémentaire s’active avec une densité qui maintient heureusement la vigilance de l’intellectuel. L’amour a complètement aboli en lui le désarroi de l’âge, sans que l’on assiste aux funérailles de la raison. Un très beau livre en somme.
Anne Cillon Perri
Antoine François Assoumou est né le 27 août 1963 à Yaoundé, deux ans après ANNE CILLON PERRI et cinq ans avant Jean Claude AWONO. Il a commencé à écrire à l’âge de treize ans et a bouclé toute sa carrière littéraire en moins de quatre ans. Il mourra le 9 juillet 1980 de suite d’un accident de natation dans la piscine de son grand-père à Edéa, treize jours avant son dix septième anniversaire.
Fils de Jean Assoumou Avebe, brillant économiste et haut fonctionnaire dans l’administration camerounaise, Antoine François est le cinquième des sept enfants de sa mère, née Félicité Logmo. Particulièrement doué à l’école (il a été reçu au concours d’entrée en sixième alors qu’il n’étais qu’au cours moyen un), il ne manifeste pourtant aucun enthousiasme pour les études. Il préfère s’enfermer dans sa chambre pour lire et méditer. Au cours de l’année scolaire 1978-1979 par exemple, le nombre d’absences qu’il totalise à l’école est impressionnant. Ses bulletins de notes indiquent au demeurant qu’il rend des copies blanches aux examens et qu’il passe très peu de temps au lycée Leclerc. En effet, il préfère fréquenter les centres culturels français, allemand et américain où il emprunte une quantité prodigieuse de livres. Il n’accepte d’ailleurs de retourner à l’école l’année suivante que pour ne plus chagriner sa tendre mère. Pour cela, il exige un changement d’établissement scolaire. Ses parents accèdent à sa demande et l’inscrivent au lycée bilingue où il sera reçu à l’examen probatoire à titre posthume.
Dans sa chambre restée intacte jusqu’à ce jour, on a trouvé, rangés dans un ordre impeccable, des livres comme la Souffrance de J. Russier, l’Effort de Maine de Biran, la Métamorphose de F. Kafka, Souvenirs de la maison des morts et le Joueur de Dostoïevski, l’étranger de Camus et la Symphonie pastorale d’André Gide. On y a aussi trouvé des poèmes, récits et pensées écrits dans ses cahiers et sur des bouts de papiers. Ces poèmes seront regroupés et publiés pour la première fois en 1987 aux éditions “Agence Littéraire Africaine” par le Professeur Ebénézer Njoh Mouelle, sous le titre ” Au bout de mon songe vaste”. Ils seront ensuite publiés en 1993 aux éditions “FAFA” sous le titre “Le sacre du levant”.
Tous ceux qui ont lu Assoumou ont été frappés par sa maîtrise de la langue française et la richesse pour le moins troublante de ses oeuvres. La même question revient : Était-ce vraiment un enfant ?
“A l’âge où une coupe de cheveux suffit au bonheur, à l’âge où on gagerait un royaume contre un réveillon”, Antoine François se retire dans le sanctuaire de sa chambre pour méditer sur le sens profond de la vie. Sa poésie est marquée par un mysticisme puissant et une prise de conscience aiguë de sa singularité dans le monde. La solitude est pour lui une situation terrible :
«La solitude
Qui tant te flagelle
Te strie de cris
Et sillons vermeils»
Mais il magnifie la nuit :
«Minuit heure belle
Et le silence s’exalte en astre
Minuit heure vaste
Corolle de lucioles océanes
Minuit heure manne
Qu’octroient les cieux aux âmes encendrées
Minuit heure tendre
Dans les bras de la nuit»
Quelquefois, Antoine François dénonce les tares de la société dans laquelle il vit, en commençant par son éducation qu’il présente comme celle du déracinement :
«Nous avons connu innocemment
une enfance blanche
fadement bourgeoise
avec ses sabbats et petites traditions
et voilà que nous voyons surgir
à l’heure la face scrofuleuse
du déracinement»
Pour lui, “le sang n’est qu’une chimère“. Il faut à l’homme une re-naissance pour s’épanouir véritablement. Il convient par ailleurs de noter, avec toute la prudence nécessaire, qu’Antoine François semble avoir eu la prescience de sa mort. Tout se passe même un peu comme s’il avait perçu de façon nette et précise les circonstances de sa fin dans l’eau :
«Adieu, je m’en vais me démasquer
Sous l’ombre métallique du lac»
Cette impression est plus marquée dans son poème “prélude du silence”.
La Fondation Antoine François Assoumou a vu le jour le 5 octobre 1990 et s’efforce de perpétuer la mémoire de ce poète. Elle attribue en outre le prix Antoine François.
Prélude du silence
Tout s’est dissout dans l’eau du silence
Le sel des mers lointaines
Les arbres, les feuilles qu’ils portaient
Les yeux promesses d’astres
Jamais, jamais tenues
La vie entre deux fleurs à peine entrevue
Lors d’une descente de vent
Le petit cerceau de l’enfance qui formait
Un scintillant vaste zéro.
L’hivernage rugit au sein de l’ivoire éléphant
L’Alafin s’éveille de sa couche neuve végétale
Naître est un devoir en dépit de soi-même
Saisir le vœu du ciel qui transmet l’éclair brut
Rhombe trombe trompe brise ton masque démission ébène
Et ton miroir évasion hyaline
L’Averse sanglante balayera-t-elle les fruits ocres du sable
Amers au palais meublé de crams-crams, d’épineux herse de dents
La mousson vierge et folle défriche ma mémoire
Écartèle le hibou son cri sa croche maître de ce pays
Son silence accolé à son abandon atroce
Qu’un délire ignoré a fait chacal
Lapant les affres sinueuses de ses veines
Tornade grand prêtre à la lèvre d’ivoire
Voici la bête mauve du long réseau de tumeurs
Mais où est-ce que tu gis élan viride imprenable arbre
La litière némorale a miasme de paluds
Indésirable l’astre mort et son dos de pur alligator
Inapaisables sont les songes qui n’eurent pas trop de ta voix
Je sais la nuit mortelle autant que maternelle
Tout est clair où les vents mâles ont frappé
Mais O soleil paix aux rites si frêles de ces temps
Et ton flambeau vif sur la pourpre frénésie du fleuve
Muezzin muet au minaret stellaire
Au sortir des forêts suis-je lourd des sèves
Des liqueurs ancestrales semences culturales sur l’efflorescence
Essor final des terrestres nébuleuses
De l’essentiel aréane pour dissoudre les mirages.
© Fondation Antoine François Assoumou, tous droits
réservés
N.B. L’édition citée est celle de Ebenezer NJOH MOUELLE, ALA, Yaoundé,1987, pages 74 et 75 présentée ci-après.
Marie Claire Toua Ewodo travaille actuellement au ministère de la santé publique au Cameroun et termine une formation de réalisatrice au CFPA de Yaoundé. Son oeuvre poétique est auréolée du prix panafricain Antoine François Assoumou gagné en novembre 1994 avec un poème intitulé être femme. Dans le discours qu’elle a prononcé à cette occasion, elle a dit :
«Depuis que j’ai fait de la poésie une manière d’être femme, une obsession m’habite : celle de soumettre le monde à la douce discipline de l’amour et de la fraternité. Pour l’artiste que je suis et que je voudrais rester toute ma vie, c’est une question de vie ou de mort. Voilà pourquoi, avec tout le piment de mes entrailles, je célèbre la vie dans ma poésie. En effet, j’écris d’abord pour vivre, ensuite pour mériter de vivre et enfin pour susciter la vie partout où elle se meurt.»
Cet extrait résume de façon très significative l’idéologie qui sous-tend l’œuvre poétique de cette femme dont l’action procède comme le dit encore “de l’obstination tenace à croire à un rêve et de l’entêtement fougueux à vouloir absolument partager mes rêves, même les plus rêves”. Marie-Claire Toua Ewodo développe depuis dix neuf ans son œuvre à côté d’un poète à qui elle est liée par le mariage. Recueil inédit : La vie comme elle va.
ETRE FEMME
Oh!
Etre femme.
S’ouvrir à l’autre
Avec la générosité de la terre.
Offrir son ventre
A la graine d’où germe la vie,
Et tel un oranger,
Donner à l’univers les fruits de son amour.
Tenir entre les mains
Le destin des peuples dont la pédagogie nous échoit.
A la sève de sa mamelle,
Nourrir le fruit anthropoïde de l’arbre primordial.
Eclairer le premier pas de l’homme dans le monde.
Etre Femme, mère et épouse, quelle ivresse!
LA GRASSE MATINEE
La vie chante ce matin
Un chant de sédition
Le même que mes ancêtres bantous
Chantaient à chaque expédition
Toute la ville fait des ablutions
Moi je voudrais rester au lit
Malgré les draps qui m’expulsent
Je voudrais rester dans mes songes
Dans les bras profonds
Du preux qui reviendra demain
Moi je ne voudrais pas me lever
Je voudrais rester dans mes draps
Et le bras absents
De mon alpiniste qui reviendra
QUE SAIS-TU
Tu me plains
Mais que sais-tu du destin
Hormis la mort
Que tu imagines lointaine
Que sais-tu des affres
De la nuit prochaine
Que sais-tu des noces
De la terre et de la vie
Moi je suis sonnée
Comme un sonnet
Malheureux de son propre processus
Mais la profondeur du Léthé
Me guérira de l’été
Si torride des rides
UN POEME POUR GUERIR
Je viens d’écrire un poème
Je me sens si légère
J’ai guéri d’un mal atroce
Un mal qui la gorge me serrait
Je viens d’écrire un poème
Je suis légère et guérie
Du mal qui me brûlait les tripes
Et branlait ma main
Je suis épuisée et heureuse
Comme toutes les fois que mon preux
Rentre de la montagne
Je viens d’écrire un poème
Et vais pouvoir dormir
J’ai la culotte mouillée
Trois aèdes accordent leurs violons
Assis en tailleur
Sur l’amour du beau
Le bled en blazer blême se met
Devant des divinités vaudoues
Une pluie providentielle
Se met à tomber
Un poète d’Abomey découvre la ruralité
En passant en revue
Tous les plats corsés à l’âpre paprika
De l’arrière-pays bantou
Le canari fait le gros dos à la pluie
Cependant que le canard rit aux éclats
Les rhapsodes médusés
Mettent en relief le malentendu du vent
Qui agite tels de simples étendards
De longues feuilles de bananiers
La forêt s’écrit en boulou
En mettant les accents sur des voyelles majuscules
L’éclair passe près d’un mégot équivoque
Tandis que détergé jusqu’aux water-closets
Le village se revêt d’allégresse
Comme une négresse endimanchée
Les goyaviers contents content
L’épopée de l’endurance
Il pleut sur le bled
Trois amis déclament des poèmes
En buvant du café espresso
Préparé fort pour évacuer l’ennui
La nuit déferle sur le village
Comme le sexe arable du rêve
Reviendras-tu à Angongué ô Bruno
Nous convoquerons encore la pluie
Pour patoiser longuement avec Otonsi
Et colporterons à Koumou tous les ragots de la ville
Nous dirons clairement aux arbres
La viviparité d’une amitié sertie de vérité
La tornade nous réjouira
Et nous amènera transhumer l’insu
Aux arcanes d’un poème fétiche
Où chante le rossignol de l’espoir
bbbbbbbbbbbbbb
La nuit recherche l’étymologie
D’un désir écrit en français savant
Dans la prose du silence
Et l’imprécision des songes
Saurons-nous demain
Nous aimer selon les rites du buisson
En vouant aux herbes le respect nécessaire
Qu’impose l’ovaire
Saurons-nous porter haut
La ludicité du manège
En donnant au vent nos gémissements pieux
Saurons-nous sertir la transe d’une âpre raison
Pour fermer les guillemets du plaisir
A l’embouchure de l’aurore
Près des tourbières du soir
Le regard frôle le nombril des filles
Et s’en détourne pour faire
Le décompte des rêves ici escomptés
A partir d’une trêve rapide
S’étourdit la rue
Aux réverbérations
Des voitures de grand luxe
Drôle d’époque que ce siècle
Où tout est marchandise
Et où j’affirme mon inadaptation
En la colportant d’un poème à l’autre
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A présent
Il importe de suivre du regard
La planète que nous habitons mal
Et de songer aux enfants de demain
Il importe d’aviver l’éveil
Afin que les océans restent où ils sont
Et que les neiges du Kilimandjaro
Perdurent au sommet de l’Afrique
Bien sûr
Nul n’est besoin de redire
La prétérition d’un besoin de justice
Inscrite au crédit d’une altervision tenace







