Filed under: L'USURE DU QUOTIDIEN | Tags: Benoît Kongbo, Cameroun, Camfranglais, Kitoko Djaz, Sango, Wessepkamon
Tu m’as fait un sacré coup Ben : tu m’as fait croire que tu écrivais un livre naïf. Et je t’ai cru ! Je savais que tu partageais entièrement toutes les thèses de l’école de Douala. Je savais que tu ne voulais plus écrire uniquement pour les blancs. Je savais à quel point tu étais choqué que Balenguindi ne soit pas lu à Bangui parce qu’il coûtait une fortune. Je savais que les centrafricains qui l’ont lu sont tous passés à côté de la plaque ; sauf un seul : ton ami Wessepkamon. Mais j’étais loin d’imaginer que tu entreprendrais à ton tour de coloniser le français.
L’esclavage et la colonisation avaient leur côté sauvage. Mais à mon avis, ils n’expliquent pas tous les problèmes de l’Afrique aujourd’hui. Au contraire, nous avons une chance que les autres n’avaient pas : nous avons un modèle. Il suffit de faire du copier coller, avec les adaptations nécessaires. Car, nous savons aussi tout ce qui dysfonctionne dans la réussite des autres. De même, j’ai souvent pensé que le français n’est pas le problème de l’Afrique. Au contraire, il constitue une chance extrême pour un pays comme le Cameroun où d’un village à l’autre, la langue est différente et la communication impossible. Le français est dans la plupart de nos Etats, la seule chose que les citoyens ont en commun. Pour toutes ces raisons, je ne t’ai jamais soutenu dans ton projet d’imposer nos français aux autres francophonies, à travers un livre qui est bien davantage un acte politique qu’une fiction littéraire au sens où nous entendions cette expression à l’époque de Balenguindi .
Par ces temps de domination marqués par les programmes d’ajustement culturel, j’ai toujours pensé que nous n’avons pas choisi le français, nous qui sommes nés après les indépendances. Mais cette langue demeure celle dans laquelle nous avons été évalués à l’école et dont la connaissance pouvait procurer de l’emploi. Même la qualité d’écrivain nous vient, non pas du degré de connaissance des langues africaines, mais d’une langue qui a été imposée à nos parents et que nous avons reçue en héritage. C’est cela qui me permet souvent de penser qu’au fond, le français est ma langue maternelle parce que je l’ai reçu en même temps que celle de ma mère. Je sais que ce sentiment sera encore plus poignant pour mes enfants qui sont nés dans un contexte où le père et la mère ne parlant pas la même langue camerounaise, ils ont dû apprendre en prime la langue de conversation usuelle des parents. Mais parlons-nous vraiment le français ? Je veux dire : la langue que nous parlons avec des mots de France est-elle vraiment le français ?
La plus grande ironie du sort de la colonisation linguistique est qu’elle nous a permis de réinventer le français, notre manière de dire la vie avec les mots français. Dans un Etat comme le Cameroun où en plus du français, l’anglais est parlé, la jeunesse a réalisé un parler syncrétique fait des apports du français, de l’anglais et de nos langues. Ce parler s’appelle le camfranglais. Je le pratique abondamment dans la rue, mais jamais dans mes livres. Je sais à quel point le français subit la domination du Sango à Bangui. Je sais aussi à quel point le camfranglais et le Sango associés peuvent constituer pour les autres francophones, un écran à la communication. Tu avais une idée derrière la tête : coloniser le français en lui mettant “l’obom” comme le disait René Philombe.
Il va de soi que pour mieux s’insérer aujourd’hui au Cameroun ou en République Centrafricaine, il vaut mieux connaître quelques bribes de ces langues. Les autres feront-ils le déplacement ? Même si je peux me permettre d’en douter, il reste que c’est un très bel exercice de montrer, par-delà l’idéologie que véhicule l’iconographie de la première de couverture, les modifications que subit le français dans l’espace de la francophonie. C’est un travail de recherche que certains ont mené jusqu’à la pure dévotion. Toutefois, personne avant toi n’a combiné les deux langues. Il y a quelques années, Marie Claire Dati Sabze a écrit un recueil de poèmes intitulé C’est comment non ? dans lequel elle parle le camfranglais. Mais tu es allé plus loin en ajoutant le Sango dans la recette de cette sauce.
Je salue ce livre comme il convient qu’un livre qui vient de sortir soit salué. Tu as quelques problèmes avec les lettres majuscules. Tu n’arrives même pas écrire ton nom sur la couverture d’un livre avec des majuscules aux initiales. La rébellion s’étend jusqu’à la grammaire d’une langue que tu manies très bien et que tu as choisi de ne pas respecter dans Kitoko Djaz. C’est un rêve que je ne partage pas, mais que je respecte.
Nos préoccupations de carrière en littérature nous empêchent d’être nous-mêmes. Tu as eu le courage de t’affranchir de ce genre de soucis. Tous les jeunes d’Angongué et d’Essaman qui te connaissent et se souviennent de toi ont aimé ton livre. Ils souhaitent le retrouver dans la future bibliothèque d’Angongué. Quant à Marie Claire, je ne te dis pas. Mais Petit Patou sait que tu composes tes articles dans le journal Le démocrate où tu travailles comme rédacteur en chef en bon français.
D’étranges êtres nous persécutent.
Je te prie de trouver ici, en même temps que mon amitié, l’expression de mon admiration infinie.
Piconna le Boss.
Depuis un mois, l’écrivain centrafricain Benoit Kongbo est en résidence d’écriture à l’Assoumière. Son roman pourrait s’intituler C’est si triste de ne pouvoir te haïr, un vers du poète Anne Cillon Perri extrait de son poème intitulé AÏCHA.
Il se couche après le retour du soleil et travaille toute la nuit en consommant force quantité de café. Certains soirs, il préfère aller sur la plus haute montagne de Yaoundé pour regarder la ville d’en-haut (au propre comme au figuré).
Arrivé de Bangui par grumier, Benoît Kongbo se souvient particulièrement de l’étape où il a voyagé sur les billes de bois.
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La loge poétique de l’Assoumière est en fait un coin de ma chambre encombré d’objets de culte aussi surprenants qu’un ordinateur, tous les mecs du collège de pataphysique, quelques variations sur les dernières contraintes oulipiennes et le récent livre de Michel Deguy. Des auteurs comme Ariane Dreyfus, Emmanuel Moses, Claude Esteban, Paul Louis Rossi et Jacques Roubaud entretiennent le mystère de cet espace sacré. Une fenêtre ouverte sur le délabrement d’une modernité qui appréhende le progrès en fonction de la quantité de forêt saccagée au profit des ouvrages en béton laisse voir le mont Eloumnden dont les flancs sont couverts d’une verte toison arbustive qui, sans aucune cesse, interpelle ma paresse. Car depuis bientôt dix ans que j’ai emménagé dans ce quartier de Yaoundé, j’ai toujours remis à plus tard le jour où à mon tour, j’irai violer la virginité de ce lieu alpin.
J’ai quitté l’Assoumière aux premières heures du matin pour un voyage qui n’allait réellement commencer qu’à l’aéroport international de Douala où j’occupe les heures d’attente à lécher des vitrines. Quelques babioles m’attirent. Je renonce à les acheter parce qu’elles coûtent la peau du cul. Pour les mêmes raisons, je renonce à acheter une bouteille d’eau minérale vendue à cinq fois son prix normal.
Le soleil est au zénith et ma soif à son comble lorsque l’avion de la compagnie d’un pays voisin est annoncé. Il est plein et encombré comme un taxi de brousse. Mon bagage à main est envoyé à la soute dans un contexte où les passagers alignant parfois jusqu’à quatre gros sacs chacun ont rempli la cabine.
J’ai terminé la soirée dans un grand luxe de bières au Tangawissi, la discothèque populaire de Bangui, avec le comédien Wes, Benoît Kongbo, Hervé Yamnguen et ses utopies en couleur. Je ne sais pas qui a réglé l’addition. Je pense qu’une main invisible s’en est occupée sans nous avertir. J’ignore aussi comment Vincent Mambachaka qui m’a fortement déconseillé ce coin pollué de péripatéticiennes a fini par se rendre compte que je ne suis pas resté sagement à l’hôtel. Ceci explique-t-il cela ? Rien n’est moins certain…
Le lendemain, dans une salle fortement climatisée, m’attend une bande de cinq illuminés qui allait rapidement se transformer en une sorte de brigade d’intervention poétique. Ainsi, «Le cadavre exquis boira le vin nouveau » jusqu’à la lie.
La veille de mon retour au Cameroun, un récital de poésie auquel n’ont participé que Grégoire Grenbgale et une forte tornade a été organisé. Grégoire se mit à bégayer des poèmes à voix haute en fuyant d’un coin à l’autre de la Tuilotte, au gré du vent qui, tantôt dirigeait la pluie vers nous, tantôt nous donnait du répit.
Le lendemain, Bangui M’poko, Maya-Maya, Douala, l’Assoumière













