La vipère et autres aliments interdits

Le Cameroun est terre de nourriture. Qu’elle soit d’origine végétale ou animale, la nourriture chez nous n’a pas souvent échappé à une certaine législation culturelle. Comme sous d’autres cieux d’ailleurs : pour des raisons religieuses, on sait à quoi est réduit le bœuf en Inde et le porc dans les confessions mahométanes. Certains aliments dans bien de régions du Cameroun sont (ou ont été) en effet interdits, non pas pour des raisons de foi, mais au nom des logiques dont la pertinence est restée nébuleuse. Il était interdit aux femmes des aliments comme le rat palmiste, le hérisson, le poisson d’eau douce, le serpent boa et surtout la vipère. Si la consommation de la plupart de ces bêtes a été profondément démocratisée surtout à la faveur du contact avec l’occident et des impératifs d’une modernité de plus en plus parcimonieuse et exigeante, manger de la vipère continue de poser des problèmes dans nombre de communautés de notre pays. Chez les Gunu du Mbam par exemple, il est répandu que la femme qui mange de la viande de vipère donnera naissance à des enfants qui brilleront par la mollesse, car il prendront la mauvaise habitude du reptile de se recroqueviller pendant l’essentiel de la vie et de ne rien faire de bon du temps qui passe. Chez les Manguissa de la Lekié, il est courant de dire qu’une femme qui consomme de cette viande particulière expose son enfant à une forme de gale presque inguérissable. D’un côté comme de l’autre de la Sanaga, la même attitude discriminatoire vis-à-vis de la femme qui déclare aujourd’hui prendre de plus en plus conscience de la manipulation phallocratique des aliments. Car une viande comme la vipère, déclare l’une d’elle, est aussi savoureuse que n’importe quel délicieux poisson. Mais cela n’enlève rien à tout le mystère qui encadre encore cet ovovivipare qui vit dans les terrains broussailleux et ensoleillés. Il y a un rituel permanent qui encadre le rapport du reptile-gibier avec l’homme. On ne tue pas une vipère comme un rat. Une vipère qui se promène, il faut s’en méfier si on est chasseur. D’après un patriarche rencontré à Ombessa, elle est, dans ces conditions très dangereuse : sa cible, c’est d’abord l’arme du chasseur contre laquelle elle décoche sa « dent ». Une fois la dent lâchée et la cible atteinte, le serpent à tête triangulaire s’emploie à retrouver sa dent dégainée. Elle la retrouve toujours, d’après le patriarche. Les manières les plus intelligentes de tuer une vipère, c’est soit des pièges, soit alors à l’aide d’un bâton au bout taillé en pointe. La pointe est alors appliquée vigoureusement sur le cou de la bête qui une fois immobilisée peut être rompue à l’aide d’une machette. Il faut cependant se garder de couper d’un trait la tête car elle a la réputation d’être capable de pivoter à une vitesse vertigineuse et d’aller dans n’importe quelle direction. Une fois la vipère morte, il faut l’isoler de sa queue et de sa tête qui est mise de côté jusqu’à pourrissement. Une fois décomposée, elle est dépouillée de ses dents qui servent à traiter les morsures de serpent. Cuire la viande de vipère obéit à des règles. Si on ne la dépiaute pas, elle est passée sur des flammes et des braises pour la débarrasser de ses écailles. Les ingrédients qu’on répand sur les morceaux délicatement rangées dans une marmite sont les condiments habituels en matière de cuisson du poisson, sauf le piment, sinon on s’expose à des morsures de revanche des serpent. Il ne faut donc pas pimenter cette viande là. On peut alors passer à table, mais ne pas enfreindre une autre loi. Le garçon ne peut décider de s’offrir un plat de vipère comme si c’était un vulgaire poisson. Il reçoit la viande de la part d’un initié, et souvent son père, sur une feuille savamment sélectionnée dans la forêt. Tout ce rituel autour de la vipère se justifie dans l’imaginaire local par le fait que, dans la hiérarchie de la faune rampante, c’est un reptile de classe supérieure, de la trempe du python. Pour affirmer leur caractère redoutable, il arrive que des personnes se donnent pour pseudonyme le nom de vipère ou choisissent délibérément de l’attribuer une l’une de leur descendance. Mais aujourd’hui, la population des vipères a considérablement diminué. Avant, on les rencontrait partout : à la chasse nocturne, lors des labours…Il faut craindre qu’on ne les rencontre désormais que dans les légendes et les mythes.

VIPERE D'ANGONGUE
Jean-Claude Awono
Les oiseux et les animaux qui prédisent l’avenir
En matière de prédiction aujourd’hui, l’horoscope semble l’emporter sur toutes les autres formes de lecture de l’avenir et du devenir des hommes. Les sciences astrologiques, du fait qu’elles ont su profiter du boom médiatique et des prouesses technologiques, se sont imposées et régentent une dimension de la vie humaine qui suscite le plus grand intérêt et la plus grande curiosité. Pourtant, il y a une autre science, demeurée dans l’ombre de l’histoire, figée au banc de la marginalité et de l’oubli, qui résiste à la mort dans les méandres de l’Afrique profonde. Comme nous l’avons retenu de Birago Diop, la nature parle, elle avertit, met en garde, renseigne, enseigne….. C’est le cas de certains oiseaux et animaux de nos savanes et forêts dont certains comportements sont des signes décodables…pour les initiés. On ne parlera pas ici de la tarentule dont le pouvoir divinatoire a fait l’objet de nombreuses recherches, mais d’animaux et oiseaux courants tels que le coucou, la marmotte, le rat palmiste… Chez certains peuples de la forêt et de la savane du Cameroun, ces animaux sont des prophètes soit de malheur, soit de bonheur. Dans la savane mbamoise, par exemple, le coucou est un oiseau qu’on ne mange pas. Sa consommation, d’après le mythe qu’on en a fait ici, entraîne pour l’imprudent une diarrhée torrentielle. Cet insectivore qui a reçu son nom de son cri doux et sonore a l’habitude de couper la trajectoire de la route du passant. Pour les initiés, la direction qu’il prend lorsqu’il passe devant le promeneur est un signal fort : s’il va de la gauche vers la droite, cela augure d’heureux prémices. Par contre, si le coucou passe de la droite vers la gauche, ce mouvement est annonciateur de malheur. L’initié, selon le mouvement du volatile, modifiera ou non son projet. La marmotte est aussi un animal-metteur-en-garde. On sait qu’elle a la couleur marron et vit surtout dans la savane où la terre est meuble. C’est l’écureuil des champs et grand pilleur d’arachides. Si ce mammifère rongeur surgit soudain d’une touffe d’herbes et se met à courir sur la route ou le chemin devant vous sur une certaine distance, dites vous que le bonheur vous attend devant. Continuez sereinement votre route, en sifflotant si vous voulez. Par contre, le malheur est à vos trousses lorsqu’il passe devant vous à vive allure, va plus loin s’immobiliser sur ses jambes arrière et se met à vous guetter. Elle se faire votre compagnon sur une bonne distance et répéter ce geste inlassablement. Continuez si vous voulez, mais vous perdez votre cou plus loin, ne vous en prenez qu’à vous-même. Le rat palmiste affiche quant lui un autre comportement. Il s’adresse surtout aux chasseurs noctambules. Car dans la nuit, on peut avoir la malencontreuse aventure de se trouver nez à nez devant un « marché de rats ». Une population d’une centaine de ces petits mammifères à longue queue et à museau pointu rassemblée là, avec au centre leur roi, pour une raison que le diable seul sait. Pour tout chasseur averti, c’est le signe qu’il vaut mieux rebrousser chemin et s’attendre à quelque malheur. Et surtout prendre attache avec un voyant pour essayer de décoder le message dicté par le « marché » des rongeurs. Faut-il ou non croire à toutes ces prédictions fauniques ? La question n’est en tout cas pas à poser A. Césaire, qui a clamé « foi sauvage du sorcier » et revendiqué d’être un « homme d’initiation », comme ses pairs de la haute Négritude. Et pour savoir tout ceci, n’allez surtout pas à l’école. Car ce sont là choses sauvages dont il faut préserver le camerounais moderne.
Jean-Claude Awono
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Pour tout chasseur averti, c’est le signe qu’il vaut mieux rebrousser chemin et s’attendre à quelque malheur
c’est tres beau votre texte…j’ai pas trouvé vos poemes…j’en veux les decouvrir
merci…une amerindienne qui passe bisous
Commentaire par sandy 20 août 2009 @ 5:21