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Je connaissais Josyane De Jesus-Bergey avant d’aller à la Rochelle. Je l’ai rencontrée un an plus tôt, à travers l’anthologie qu’elle a publiée avec Bernard Pozier en coédition Ecrits des Forges/Sac à mots (Toutes les citations sont extraites de cette édition). Ce livre m’a été offert vendredi le 03 Octobre 2008 par Fernando d’Almeida à son retour du Festival de poésie de Trois Rivières au Québec. Lorsque j’ai reçu ce livre, je suis allé tout droit à la page 177. Car, je voulais rapidement lire la contribution de l’auteur que je soupçonnais, ne je sais pourquoi, de partialité et par ricochet, de superficialité. Je me demandais en effet comment on peut publier une anthologie de poètes de France aujourd’hui sans des textes de Michel Deguy, Guillevic, Jean-Michel Maulpoix , Jacques Roubaud ou Patrice Delbourg, pour ne citer que ceux-là.
Je cherchais, côté Québec, des noms que je connaissais. Comme par enchantement, ils étaient là pour la plupart : Stéphane Despatie dont j’avais reçu le livre au même moment que les 40 poètes du Québec et de France, Yves Boisvert, Nicole Brossard, Claude Beausoleil de l’Académie Mallarmé, etc. Je dois préciser que le même état d’esprit qui m’a amené à la page 177 m’a également conduit à la page 93.
La précision « d’entre Loire et Gironde », concernant les auteurs de France retenus dans le livre décevait un tantinet mes attentes. Pourtant, sur « la dernière ligne de [mes] flottaisons », ce magnifique livre qui parle « le langage de nos libertés » m’a séduit au plus haut point. D’abord par le fait que les poètes publiés sont majoritairement vivants et encore productifs, ensuite par la succulence de la sève qui traverse ce livre d’une page à l’autre.
Bernard Pozier
“Né en 1955, à Trois-Rivières (Québec), d’un père français et d’une mère québécoise, Bernard Pozier publie de la poésie depuis 1976. Professeur de littérature au Collège Joliette-De Lanaudière, il a participé à la fondation des revues APLM, Arcade et La poésie au Québec (revue critique annuelle). Depuis 1985, il est directeur littéraire des Écrits des Forges, maison d’édition exclusivement consacrée à la poésie.”
Le premier poème
Le premier poème est toujours un poème
d’amour
on imagine sans souci pour qui on l’écrit
sans savoir encore dans quel corps il saura
vraiment s’incarner
ni à quelle âme véritable on l’a inconsciemment
d’avance dédié
Le premier poème est toujours un poème
d’amour
car il ne connaît pas la démesure de ses mots dans l’instant de l’émoi entre l’ombre et la proie où s’égare ébloui son regard
Le premier poème et tous les suivants se sèment
en plein champ
(…)
Josyane De Jesus-Bergey
Des noms de fleuve un peu de nous comme sable qui revient au pays. Plus loin qu’il ne pleut la maison te berce.
Le chant de l’eau jusqu’au grand châle noué sur tes épaules et le bleu de tes yeux du pays revenu. On reconnaît l’espace au roulé de ta langue et à ce goût de sel sur ta peau pour vivre encore.
Dans ce monde sans surface
La mer entre à notre table.
Je me souviens.
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ANNE CILLON PERRI
Né le 22 septembre 1961 à Foulassi, près de Sangmélima dans la forêt sud Camerounaise, ANNE CILLON PERRI est un pseudonyme, une simple transposition anagrammatique du nom NNA Pierre Collin. Cet homme à la carrure dense et à l’intelligence fulgurante, a hérité de toutes les faveurs de la providence. Car il voit le jour dans la localité où fut composé le chant de ralliement patriotique, le célèbre poème écrit par les élèves de notre William PONTY qui, après 1960, devint l’hymne nationale de notre pays, et, autre génie du sort, ses racines paternelles font de lui le rejeton du terroir qui vit naître, en 1930, le très controversé prêtre et poète camerounais Engelbert MVENG. Ces dons du ciel vont, telle une semence féconde, germer en un homme qui se souvient qu’il vient d’une enfance austère, sans foyer conjugal, donc sans faveur, sur les pistes de l’unique et lointaine école du village où il faut aller pieds nus, presque en haillons et traverser des bosquets inquiétants. Il est élevé par ses grands oncles maternels et ne connaîtra son père, instituteur de campagne à la carrure imposante et au verbe séducteur qui parle comme un blanc, qui écrit des poèmes et qui ne sait pas se priver, que très tard, après moult meurtrissures intérieures.
Son cursus scolaire l’amène à étudier les langues anciennes et les humanités qui vont contribuer, de façon décisive, à forger l’esprit pointu et profondément introverti d’ANNE CILLON PERRI. Il exerce des fonctions administratives qui l’ont amené à étudier le droit. Mais le savoir juridique n’a jamais pu avoir raison du poète que Patrice Kayo présente d’ailleurs dans sa récente anthologie comme “ une des plus grandes promesses de notre poésie “(1)
La poésie d’ANNE CILLON PERRI est le produit d’un immense travail sur le langage et rappelle tous les grands classiques. Il est de la race des serviteurs de l’art qui, pour tracer une seule phrase, blanchissent sous le harnais, de jour comme de nuit:
«C’est encore la nuit
La garce sadique qui secoue les assises de mon espoir
La garce qui me torture le cœur
Comme un chiffon que l’on déchire»
Le poème est chez ce poète plus qu’accompli le fastidieux résultat de toutes sortes de recherches esthétiques sonores, itératives, mélodiques, visuelles… Ce francophile invétéré ne s’approprie point la langue française, comme certains, dans l’optique de la coloniser. Il la convoque telle qu’elle est, et parfois telle ou plus qu’elle devrait être, et en fait une sorte d’humus généreux d’où germe, comme un peuple de fleurs, une poésie colorée, dense, pure et savoureuse. On comprend donc que la poésie soit pour notre passionné de la belle phrase non pas “le développement d’une protestation“, comme s’imaginaient les surréalistes BRETON et ELUARD, mais un jeu, avant d’être autre chose,
«Un espace inexpugnable à la croisée des utopies, c’est-à-dire, loin du monde, loin des soifs. Mais jouer est-il toujours synonyme de s’amuser ? Non ! Assurément non»,
répond l’auteur dans le seuil de son recueil inédit intitulé Tam-tam à cœur ouvert. Cet investissement formel n’a de sens que parce qu’il est au service d’un mode de désignation du monde particulier, avec ses incongruités, ses atrocités, mais aussi ses largesses et ses petits bonheurs inespérés. L’avant-propos de l’œuvre sus-citée exprime toute sa pensée poétique faite de quête d’amour, de paix et de fraternité:
«Ces thèmes reviennent avec une certaine redondance dans ce livre que j’ai voulu dépouiller autant que faire se pouvait de tous les orgasmes et sarcasmes qui l’encombraient originellement »
ANNE CILLON PERRI ne cache pas son admiration pour VERLAINE, et surtout pour APOLLINAIRE. Mais on sera toujours heureux d’admirer en quelque encoignure de cette œuvre, assurément l’une des plus forte de l’Afrique actuelle, quelques figurines senghoriennes qui accompagnent et enrichissent une poésie investie du pouvoir de la rénovation et de l’éternité. Toute l’influence que ce poète majuscule exerce sur les jeunes poètes de Yaoundé et singulièrement ceux de La Ronde des Poètes et tout le respect et la fascination qu’il inspire, sont ainsi justifiés.
Jean Claude Awono

ANNE CILLON PERRI EN NOIR ET BLANC
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Quand donc
Le sublime vrille dans
Le soupir cadencé de
L’amant des lueurs
Le sublime brille dans
Le songe rosacé de
L’amant des fleurs avant
De s’affadir dans
L’indigence du vocable
Quand donc Seigneur
Comme un jazz sans arrêt
Connaitrai-je
L’orgasme permanent des
Choses
Paroles d’un rescapé d‘Auschwitz
Les salauds blonds
Et violeurs
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une longueur
Xénophobe
Tout suffocant
A Brême, quand
Sonne l’heure
Je me souviens
Des fours anciens
Et je pleure
Et je m’en vais
Oh gens mauvais
Je n’emporte
Du sang, de là
Que la pareille
Qui s’effeuille morte
Je boirai ton existence
Puisqu’il y a désormais
Des fragments de sang dans
La fracassée blancheur du lait
Je ne boirai
Je ne boirai plus que dans
L’estuaire ouvert de tes métaphores
Poésie !
Puisqu’il y a désormais
Des traces d’urine dans
Dans la transpercée innocence de l’eau
Je ne boirai
Je ne boirai plus que dans
Dans la cascade triomphante de tes anaphores
Poésie !
Puisqu’il y a désormais
Des morceaux de pus dans
La fraîcheur crucifiée des jus
Je ne boirai
Je ne boirai plus que dans
Le reflux novateur de tes césures
Poésie !
Puisqu’il y a désormais
Des blocs de venin dans
Dans la trépassée exubérance du vin
Je ne boirai
Je ne boirai plus que dans
Dans le clapotis solfié de tes rimes
Poésie !
Puisqu’il y a désormais
Des vagues de boue dans
Dans la décapitée saveur du miel
Je ne boirai
Je ne boirai plus que dans
Dans les archipels accueillants de tes périphrases
Poésie !
Puisque
Le lait est rouge-sang
Puisque
L’eau est jaune-sale
Puisque
Le lait est vert-pâle
Puisque
Le vin est bleu cassé
Puisque
Le miel est noir aigre
Je ne boirai
Je ne boirai plus
O poésie-élixir
Que dans les fioles de ton existence
Ursule
Me voici dans
Le fluide de ton absence
Et
Naufragé sur le radeau de ta splendeur
J’embrasse ton nom
Ton souvenir bouge dans ma tête comme
Une toupie dans un rêve d’enfant
URSULE !
Me voici dans
La rue de ton absence
Et
Pèlerin vers la Kaaba de ta tendresse
J’embrasse ton nom
Ton souvenir souffle dans ma tête comme
Une brise sur la tignasse des palétuviers.
Yaoudé, 24 juillet
Hélène !
Voici ma lettre, ma dernière confession de timidité. Je n’ai pu te parler, prononcer devant ton regard serein, ces mots qui vont changer mon destin en liberté. Tu me connais par cœur, chère amie. Emu, je bégaye à l’excès. Or rien ne m’émeut autant que de te dire enfin que je te quitte.
Je te quitte. Façon abrupte de parler, je le reconnais. C’est délibéré. Ces mots nus affichent mon refus de toute équivoque. C’est toi qui m’as enseigné la précision verbale. Je te quitte donc. Tu as dévoré douze années de ma vie. Ce que j’appelais poétiquement ton calme de déesse, le temps passant, s’est montré pour ce qu’il est : de l’insensibilité. Tu glisses entre les meubles de la salle de séjour sans rien heurter. Sur les bibelots toujours à la même place, pas un grain de poussière. Tout brille d’une redoutable propreté. Dans ta cuisine, jamais un plat ne t’échappe, aucun verre ne s’est jamais brisé. Tout est religieusement ordonné dans une fixité de paysage lunaire. Dans la chambre à coucher, le même funeste éclat, avec ces draps empesés et invariablement blancs. Mes vêtements semblent s’ennuyer dans ces placards trop désinfectés, trop bien rangés. Je t’écris d’une chambre d’hôtel aux décors riants, et, d’ici, je revois horrifié ces photographies insipides que tu as accrochées sur les murs de notre chambre. Hélène, je te reproche ta perfection. A force d’étouffer le volume, tu m’as ôté le goût du jazz, cette divine musique que j’adorais avant toi. Tu as refroidi mes ardeurs, congelé mes envies, bâillonné tous mes élans de fantaisie. Douze année durant, j’ai vécu la même journée : réveil à la même heure, toi à côté de moi et en même temps désespérément loin de moi, toi vêtue de ton inusable silence. Le même petit déjeuner avec ces mêmes maudits œufs, le café avec son goût monotone, le pain acheté chez le même boulanger. A mon départ pour le bureau, tu me charges avec les mêmes mots, des mêmes commissions. Tu veux savoir ? Parfois il m’est monté au nez – non pas de la moutarde – mais l’envie de t’étrangler, oui de prendre ton cou insolemment beau dans la tenaille de mes bras, comme cela, juste pour qu’advienne un accident, un imprévu dans ma vie. A mon retour, tu es là, dans le même fauteuil, feuilletant des livres, tous parlant de cette fichue broderie dont tu t’es entichée. Je m’assois, avale sans trop savoir pourquoi des aliments difficiles à identifier, tellement ils ont la même saveur. Ensuite, je fais semblant de lire les journaux que tu as achetés ou de me passionner pour l’émission télévisée que tu as choisie. Nous parlons de ce que tu veux jusqu’au moment où je t’entends décréter : “on va dormir”. Ensuite, il y a tes caresses glacées, tes baisers sans conviction (…)
André
Douala 31 juillet
Andy,
J’ai reçu ta lettre. Tu es d’ordinaire un homme tempéré. Pourtant, d’un seul trait, tu as aligné un cortège d’accusations. Tu en as ras-le-bol. Je te comprends. Bien plus, je m’en veux suprêmement de t’avoir poussé à une pareille extrémité. Je te demande pardon. Autant que toi, j’ai mal.
Andy, je m’inquiète de ta santé. Tu te souviens que j’ai mis dans ton sac ces deux flacons de médicaments qui excellent tant à soulager tes problèmes cardiaques. Je te remercie de te conformer strictement à la notice : une cuillerée le matin, une autre le soir. Je t’aime.
Que dire encore, s’il est vrai que nous devons communiquer par lettre, sinon que je n’ai jamais rien entrepris autrement que pour le bénéfice de notre couple ? Je me suis organisée pour mieux te servir. Tu me reproches d’en avoir trop fait. Je réalise aujourd’hui seulement combien j’en suis arrivée à formaliser nos relations. Tu connais le paradoxe : on croit bien faire, alors qu’on détruit. Je te demande pardon. Reviens à la maison. Ton absence est un labyrinthe obscur dans lequel je ne pourrai cuillérée jamais trouver mon chemin. Ne m’écris plus. Je ne veux plus te lire. Je veux te voir Andy.
Ta femme !
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Né le 01 avril 1974 à DOUALA, Martin ANGUISSA est diplômé de l’Ecole Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (ESSTIC) de Yaoundé, filière Edition. Cet ancien secrétaire général de La Ronde des Poètes est, parmi les poètes camerounais inédits, l’un des plus prolixes, des plus amers et les plus révoltés.
L’amour chez lui est sujet à une longue complainte et à un mélancolique épanchement, du fait de la distance quasi infranchissable qui le sépare de Tahdjoine, désignation générique de la femme aimée. Sa thématique est aussi sociale et politique et son engagement est total:
“Mes mains sont liées à l’agir
Et ma bouche au dire”…
Il sécrète des poèmes volcaniques qui sont arqués contre les régimes dictatoriaux africains de l’heure si friands de mort gratuite, de pillage, de mépris, de corruption et qu’il qualifie d’onction de l’enfer qui nous ceint”. En même temps, il capte, à travers la dérision et l’emploi des tournures syntaxiques du pays, la grande solitude du peuple livré sans défense à la férocité du “pays absent” ou de “la républiquette”. On retrouve chez ce poète une verve critique semblable à celle que Victor HUGO a déployée autrefois contre Napoléon-le-Petit, comme dans ce purulent réquisitoire contre sa république anonyme:
“Cette république
Plaie ouverte où un groupement
D’asticots mène la danse de
La putréfaction”…
Un tel état des choses provoque chez lui une réaction proportionnelle à l’ampleur de la dégénérescence:
“Au seuil du songe
L’émotion éprise de révolte
S’est associée aux mots d’insurrection”
On croirait entendre le Fernando d’ALMEIDA de En attendant le verdict.
En marge de la contestation de l’ordre, ANGUISSA s’engage dans une quête mystique par l’invocation des masques, des totems, de la kola, symboles porteurs de la “paix des nuits païennes”. Son ralliement idéologique à CABRAL, NKRUMAH, UM NYOBE, SANKARA fait de lui une sorte de nationaliste panafricaniste en lutte contre l’Afrique prisonnière des “masques blancs”.
Trois recueils inédits:
-Afrique les choses-Etats
-Tahjoine
-Presque peuple…Presque république
CHOIX DES TEXTES
LA PAIX DES NUITS PAIENNES
Cette nuit
Il ne fait vraiment pas noir
C’est plutôt un jour de clair de lune
Dans la nuit
Le jour dans la nuit tout simplement
Et l’ont si bien compris
Les grillons qui se sont terrés et ne sifflent pas
Les coassements ne se font pas entendre
Des crapauds qui se sont tus
Aucune révolte nocturne
Contre ce jour dans la nuit
Qu’accueillent lucioles solitaires et allègres
Eclairant les coins et recoins sombres
De leurs clignotants éternels
En cette révolution du temps
Les plus téméraires des hiboux
N’osent chanter leurs lugubres hululements
Mauvais signe
Pour les sorciers mangeurs d’homme
Seule ma plume
Que rien ne bouleversera jusqu’au
Soleil matinal
Invoque la paix des nuits paiennes
Sur ma terre africaine
in Afrique les choses-Etats
J’ai répondu à l’appel
Du tam-tam colérique
Tonnerre déchirant le pouvoir de la nuit
Apporte-moi la calebasse rassasiée de nos âmes
Que j’y plonge les mots pour dessoûler
L’histoire pleine de vide
Le masque verbal a reconquis son droit
Dans l’embrouille tempête du tyran
Je ma suis accroché à la compétence des mots
Faisant alliance avec les proscrits
Et dans l’âme des mots
J’ai mis mes espérances
Le ventre dicte sa raison alimentaire
A l’aube dépourvue du sens du jour
Tan disque les convictions de l’homme
Heurtent les murs conservateurs
Décidé à déconnecter
La république de son timbre colonial
La parole agrippée au temps
Dérange le masque présidentiel
Le géant de l’apocalypse du peuple
in Presque peuple…Presque république
Dans l’ailleurs de ma passion
J’ai toujours eu la nostalgie de
Ta beauté
Et de la danse de tes reins
En m’exilant dans les coeurs autres
C’était pour te rêver davantage
Et dilater la métaphysique de notre amour
Depuis le matin mal réveillé
Où tu t’es interdite
De vivre mon coeur
L’usure n’a pas corrompu mon amour
Pour toi
Je suis de retour
Et dans mon coeur
Ce qui me reste de coeur
C’est à notre histoire
Que je l’offre
Je reviens à toi
Arpentant la nostalgie de ton parfum
Nos souvenirs sont ma monture
J’oublie ma solitude
Je cours jusqu’à toi
Pour aimer le vrai
O Tahdjoine
Je viens à ta rencontre
Dépouillé de mes ruines
Pour ne pas souiller
Ta beauté
Sans toi
Je suis l’homme livré
Au jet éphémère de l’existence(…)
in Tahdjoine
POEME SOUS LE SOLEIL
De grosses gouttes de sueur
Inondent mes mots
Sous le soleil
Le poème résiste et s’écrit
S’interrompt par moments
Pour médire les rayons solaires accablants
Dans la marre de sueur
Les mots se passent le mot
A l’eau les mots ne se noient pas
Et sous le soleil
Le résiste et s’écrit toujours
Hélant même les sourds
Le soleil est rentré au couchant
Les mots ont séché
Et poème brille comme lune
Dans la nuit.
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Le ‘Grand Prix de poésie Léopold Sédar Senghor’ de la Maison africaine de la poésie internationale (Mapi) a été décerné au poète camerounais Fernando D’Almeida, a appris l’Aps de source informée.

TROPHEE L S SENGHOR
Selon un communiqué de la 6e édition des Rencontres poétiques internationales de Dakar, ce prix lui a été remis samedi par l’Académicien Jean-Christophe Rufin, ambassadeur de France à Dakar, lors de la cérémonie de clôture de la manifestation.

RECEPTION DU PRIX
Organisée par la Maison africaine de la poésie internationale (Mapi), la 6e édition des Rencontres poétiques internationales de Dakar s’est ouverte le 24 novembre dernier.
‘Éminent universitaire et critique littéraire’, Fernando D’Almeida a publié plus d’une dizaine de recueils de poésie. ‘Depuis 38 ans, j’écris et voici que c’est à Dakar, au pays de Senghor, ce pays si cher à l’Afrique et si respecté pour son rayonnement littéraire et intellectuel, que ma carrière vient d’être consacrée par ce Grand Prix de Poésie qui porte le nom d’un homme admiré et aimé’, a réagi le lauréat, cité par le communiqué.

DISCOURS DE CIRCONSTANCE
Le poète et parolier sénégalais Birame Ndeck Ndiaye a remporté l’édition 2008 du Prix de la Poésie de la MAPI, qui lui a été remis au cours de la cérémonie d’ouverture de la 6e édition des Rencontres poétiques internationales. Accompagné d’une enveloppe financière dont le montant n’a pas été révélé, ce prix lui a été remis par Serigne Diop, ministre d’Etat auprès du président de la République.

ALLOCUTION DU RECIPIENDAIRE
Auteur-compositeur, Birame Ndeck Ndiaye a publié cette année, un recueil de poèmes intitulé Dekkil Taalif, mis en Cd et Vidéo. Il a écrit les paroles de nombreuses chansons pour des artistes sénégalais dont Youssou Ndour. La 6e édition des Rencontres poétiques internationales de Dakar ‘était également l’occasion de célébrer les 10 ans d’existence de la MAPI dont la mission exclusive est la défense, la promotion, la diffusion et le rayonnement de la poésie en Afrique et dans le monde’, selon le communiqué.
(Aps)
Voir aussi sur http://liberta-revolutiona.over-blog.com/
un article sur le même sujet.
source : http://www.walf.sn/culture/suite.php?rub=5&id_art=51300
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DISCOURS DE DÉDICACE DE “SUR LES RUES DE MA MÉMOIRE”
Mesdames et messieurs,
Je voudrais commencer par remercier ceux qui ne sont pas venus. Allez leur dire que je m’en fous royalement. Allez leur dire qu’en décidant d’honorer de leur absence cette cérémonie, ils m’ont soulagé au plus haut point. Car, devant eux, « tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire ».
Quant à vous qui êtes présents, je vous remercie du fond du cœur d’être venus. Je dois vous le dire non seulement pour m’acquitter d’un agréable tribut de gratitude, mais aussi parce que je suis à présent convaincu que sur les rues de ma mémoire, je ne serai plus jamais seul. Vous serez toujours au bout du chemin le public qui m’attend avec ses angoisses et ses espérances. Votre présence massive dans cette salle me rend à l’évidence que j’ai eu raison de ne pas céder désespoir du silence. Il me fallait absolument sortir de la réserve pour hurler cette parole poétique que j’ai vraiment voulue exemplaire, bien que je ne sache pas si j’y suis parvenu. J’ai posé dans ce livre des pierres d’attente. Certains y trouveront ce que j’y ai mis, d’autres, ce qu’ils redoutent d’y trouver et quelques uns ce qu’ils y apporteront. Voilà pourquoi je décevrai encore ceux d’entre vous qui m’ont posé la question de savoir ce qu’au juste je veux dire dans mes poèmes. J’ai toujours soigneusement éludé cette question. Je vous avoue enfin aujourd’hui que je ne dis rien. Cependant, tout en ne disant rien, c’est-à-dire, en m’offrant corps et âme à des riens, je me suis investi dans la production d’un tissu vocabulaire dont la réalisation accordait un primat souverain beaucoup plus aux motifs figuratifs qu’aux motifs significatifs. En effet, Il s’agit pour moi toutes les fois que j’écris un poème d’opaliser la parole pour en faire non pas un objet vulgaire de communication, mais bien davantage une pièce d’orfèvrerie dont l’ornementation procède d’une volonté tenace de donner à voir, à entendre, à sentir, voire à ressentir. Je m’emploie à essayer de mettre en avant le « côté palpable des signes » linguistiques, dans un réglage rythmique et sonore qui n’est pas toujours idéologiquement marqué, mais qui s’acharne à conserver la mémoire des choses exprimées, à retenir l’odeur symphonique d’un regard de femme, la saveur d’un souvenir ou d’un coucher de soleil, la musique d’un clair de lune ou la couleur d’un sourire. Mes poèmes sont par conséquent des œuvres suggestives plutôt que des pièces démonstratives. Ce sont des œuvres dans lesquelles je me suis épuisé à essayer de saisir toutes choses de biais pour n’en retenir que les reflets et les formes essentielles. Ma poésie se veut donc un espace ludique de convivialité et de partage. Sur les rues de ma mémoire, je m’amuse à fond avec les muses. Leur visitation est toujours pour moi l’occasion de m’en aller loin du monde, loin des soifs, pour guérir de la migraine d’une vie que je n’aurais indubitablement jamais choisie telle qu’elle m’échoit quotidiennement. Il convient par conséquent d’interroger mes textes plutôt que leur auteur. Car, dans l’enthousiasme de la visitation des muses, le « je » qui parle est véritablement « un autre ». C’est un sujet qui évolue dans un espace de liberté et de fantaisies multiformes, un sujet qui vogue dans une zone de permissivité où il peut se livrer à tous les jeux interdits, même les plus lubriques. C’est donc d’une régression à l’enfance qu’il s’agit, ma folle enfance forestière irriguée par une ruralité d’autant plus têtue qu’elle s’articule sur ma cosmogonie bantou, ma paganité boulou et la spiritualité de ce siècle qui sent encore le relent de celui qui vient de s’achever et dans lequel j’ai bêché dur loin de mon père que j’ai vraiment failli aimer.
Il faut donc se donner des yeux de môme pour mieux évoluer avec moi sur les rues de ma mémoire. Car ici, mes mots copulent dans une phraséologie particulièrement transgressive de la norme, mais qui demeure tout de même respectueuse de la langue française. Ma poésie se lit avec les yeux, d’ailleurs quoi de plus normal ; mais elle se lit aussi avec la bouche, la peau, le nez, les oreilles et le sexe, c’est-à-dire, avec le cœur. Il faut donc se donner devant mon poème un regard désaccordé et s’exercer à voir dans certains de mes mots des perles rares. Il faut s’accoutumer à rêver la vie, je veux dire, à vivre le rêve, non pas comme rêve, mais bien davantage, comme possible ancrage au vrai, au juste, au bien et au beau. Ainsi donc, dans la douleur jubilatoire du dire vrai et juste, j’ai voulu oser l’ascèse de promouvoir le bien et le beau. Toute ma vie, je voudrais vouer un culte au beau pour donner créance au bien. Je voudrais épuiser tous les codes de l’amour pour faire un sort à la vie. Voilà pourquoi je me suis toujours défendu contre ce que Brecht a appelé « l’art pour tous ». Car, je ne suis pas un idéologue. Je ne cherche à construire aucun système révolutionnaire pour bouleverser la face du monde. Le démocratisme poétique, à mon avis, tue la poésie.
Le texte poétique doit être fait pour résister un peu à l’assaut des importuns. C’est en cela que le poème est comparable à la femme. Il s’agit en clair de se donner par bribes successives, en résistant un tantinet d’une étape à l’autre. Il s’agit de se donner sans mettre en relief cette volonté. Cela induit de la part du lecteur la nécessité de cultiver un art de lire. Comme un amant qui s’acharne à visiter en dedans l’objet de son amour, le lecteur doit développer des stratégies opératoires. C’est-à-dire, caresser longuement les vers dont il faut connaître à fond le système de fonctionnement. Le poète n’est pas un comédien. L’expressivité qu’on met dans la voix en disant des fadaises n’en fait pas de grands poèmes. De même, un navet dit par un bon comédien demeure un navet. Au demeurant, vouloir faire de l’écoutant d’un poème, non pas une personne qui prend une part active dans la réception du texte, mais un spectateur qui en est étranger détourne la poésie de sa vocation originelle. Car le poème est avant tout un texte et non un geste.
S’il y a du théâtre muet, on ne peut concevoir une poésie muette, c’est-à-dire, sans paroles. Même Paul Verlaine qui est de manière lointaine le père de l’idéal moderne n’a pu faire ses Romances sans paroles qu’en alignant des vers. C’est dire que le jeu scénique est détachable du poème auquel il n’ajoute rien. Bien au contraire, il détourne du texte qu’il masque, étouffe et tue.
Le poète n’est pas forcément un militaire qui se sert des mots comme d’autres se servent du canon. Mais il est toujours un fleuriste qui peut, soit le demeurer uniquement, soit alors se servir des fleurs à des fins combattantes. Voilà pourquoi il ne faut pas prendre une grippe de s’entendre dire que l’on ne milite pas dans ses poèmes pour une grande cause sociale. Car, « l’art n’est pas d’un parti ». Musset à pleuré toute sa vie, il a été poète. Césaire n’a fait que tonitruer dans ses textes, il est aussi poète. Certains comme Hugo ont parfois gémi, parfois bramé contre des systèmes sociaux, ils ne perdaient pas la qualité de poète dans une situation pour la gagner dans l’autre. Et ce qui est vrai de ces maîtres l’est aussi de Ernest ALIMA qui doit définitivement comprendre que le tam-tam pleure, mais le tam-tam rit aussi. J’ai dit de lui que globalement, il n’était pas engagé comme René PHILOMBE par exemple. Mais cela n’a rien de dépréciatif. De même, dire que la guerre froide fait désormais partie de l’histoire ne range pas dans un musée l’œuvre de MVENG qui lui consacre une place de choix dans Balafon. L’antagonisme Est-Ouest s’est mué en un monisme dictatorial qui s’exerce du District de Columbia vers le reste du monde mené par le bout du nez.
Mesdames et messieurs,
je vous prie de croire qu’un autre monde est vraiment possible et qu’on peut le réaliser loin du marxisme, en promouvant un commerce mondial équitable, plus de démocratie et de liberté. Je vous prie de croire en un monde émancipé de la dictature des grandes firmes et libéré du terrorisme des marques. Je suis très conscient des dangers auxquels je m’expose dans la haute administration où je suis fonctionnaire et où je rêve tout de même d’une carrière, en osant dire aujourd’hui que le monde et, singulièrement l’Afrique, sont plus terrorisés par les marchands que par les barbus. Ceux qui veulent nous imposer le blue jean et le coca-cola comme alternatives incontournables à notre mal-être sont précisément nos plus grands malfaiteurs.
Nous avons ouvert les marchés, nous avons accepté le pluralisme politique, nous avons confiné l’Etat à ses seules missions régaliennes, en inhibant toute vision kénésienne de la relance économique, le néolibéralisme est triomphant, mais nous n’avons pas plus d’électricité, encore moins le téléphone qui sont quand même des préalables incontournables à une insertion dans l’espace virtuel mondialisé.
J’ai tenu à le souligner afin que sur les rues de ma mémoire, personne ne se méprenne sur le sens profond de mon engagement qui ne prendra jamais fait et cause pour ceux qui sont si différents de nous qu’ils pensent suffisant de garder la barbe pour changer la face du monde. Mais ce n’est pas leur barbe qui m’offusque. C’est bien davantage le fait qu’ils refusent d’envoyer leurs filles à l’école et qu’ils offrent régulièrement leurs têtes à exploser pour abréger leur chemin du paradis en emportant au passage quelques innocents qui veulent bien profiter des joies de la terre.
Mesdames et messieurs j’ai vraiment rêvé d’aller avec le monde la main dans la main, jusqu’à l’orgasme de la paix. Si vous pensez comme moi, je vous invite à me suivre sur les rues de ma mémoire. Vous y trouverez beaucoup de poésie. C’est moi même qui les ai ainsi parées. L’amour, la fraternité et la justice vous y hèlent dans un réglage qui s’efforce de concilier les isotopies sonores avec « la violence faite au langage », selon l’expression d’Octavio Paz. Rien ne doit vous impressionner. J’ai versifié librement dans ce livre pour mieux exorciser les fantômes qui nous font des grimaces effroyables sur toutes les sentes de la liberté. J’ai voulu surmonter l’épreuve de leur morale surannée en prenant comme Francis Ponge le parti des choses par un travail de figuration qui risque de vous dépayser comme je l’ai souhaité. Il s’agit ici, comme chez André Salmon de « souvenirs sans fin » dont la succession « reprend la phrase ininterrompue » de Louis Aragon et les chants émouvants du «cortège des femmes, long comme un jour sans pain».
Mesdames et messieurs, C’est sur ce vers de Guillaume Apollinaire dont je me sers pour illustrer comme Max Jacob «le fond de l’eau» que je voudrais avoir terminé.
« Soif Azur » d’Angeline Solange Bonono oscille entre un double malaise : celui d’une soif inextinguible de félicité qu’avive une vie extraordinairement agressive et celui d’un azur auquel elle aspire et qui se comporte comme l’horizon, en s’éloignant toujours au fur et à mesure qu’elle essaye de s’en approcher. C’est donc à juste titre qu’elle se compare à Tantale « en sa faim et soif éternelle ». L’azur fonctionne chez elle comme « l’idéal » baudelairien. Il s’agit d’un lieu euphorique, une sorte de nirvana où, comme dit le poète, « loin du monde, loin des soifs », on baigne dans une totale ataraxie.
Déchirée entre ses élans vers l’azur et ses retombées fatales dans la « bile noire », Angeline Solange Bonono ne peut s’abstenir de songer à Sisyphe dont la tragédie est, d’après elle, d’une amplitude supérieure à celle du Christ :
« Sisyphe !
O Sisyphe
Tu vas au-delà du Christ »,
Dit-elle. Et c’est peut-être pour cette raison qu’elle semble magnifier la mort. Une mort qui la délivrera de la tyrannie et des meurtrissures du temps d’une part, de «la gadoue mondaine pleine de serpents venimeux » et de « crocodiles » grotesques d’autre part.
Il convient toutefois de remarquer qu’elle n’appelle pas elle-même la mort. Celle-ci est simplement appréhendée avec délectation dans une perspective qui est davantage prospective. C’est d’une sorte d’anticipation vers un futur qu’elle sait certain qu’il s’agit. la mystique de la mort qui est en fait une seconde naissance permet de dépasser les miasmes d’une existence spleenétique et de parvenir à l’éternité. « Je vivrai ! », s’écrie-t-elle, pour mieux souligner le fait que la mort n’est pas une fin, mais un tremplin.
En attendant donc ce jour radieux où,
« Belle au milieu du salon sur un grand
lit illuminé par les cierges et des suaires
(…) je serai la star »,
Angeline Solange Bonono s’emploie à profiter pleinement d’une existence qui est si ténue. Elle « bouffe la vie » dans « la flûte euphorique qui chante l’amour », se laisse aller à toutes sortes de « noces », et singulièrement, celles « du chat et de la chatte ». Les plaisirs charnels qui semblent « arrêter le temps sur l’instant du rêve » constitue ainsi pour elle un adjuvant vulnéraire permettant de guérir des traumatismes d’une vie où la persécution du passé est ressentie de manière on ne peut plus douloureuse et où les départs ne sont pas tout à fait départs, car :
« Partout où on va, on emporte
Le tout soi.
On ne se laisse jamais derrière ».
La douleur de ce passé qui persiste en elle comme un stigmate indélébile revient du reste avec une certaine récurrence dans ce livre où elle constate en outre que la voyage ne permet rien d’autre qu’un déplacement physique. Aussi, prend-elle la troublante résolution suivante :
« A défaut de me recommencer
Je me continue dans d’autres sens ».
Et lorsqu’elle dit : « dans d’autre sens » ; cela ne signifie pas dans tous les sens ou bien n’importe où. Elle a choisi son chemin :
« Je me féticherai à l’amour ultime panacée
des désespoirs ».
Le sexe fonctionne donc chez elle comme un objet cultuel ; peut-être cul-tuel (en mettant un accent coquin sur la première syllabe de cet adjectif). Car, il faut bien convenir que la poésie bononienne est très effrontée dans le ton et est licencieuse à souhait.
En effet, par son extrême liberté dans la nomination des choses et son impudicité, cette poésie frappera toujours de stupéfaction les critiques de demain. Comme Baudelaire[1] Angeline Solange Bonono pense que la littérature et les arts poursuivent un but étranger à la morale. Elle parle par conséquent dans une langue qui ne discrimine ni mots, ni idées sales. Il ne s’agit pas ici de dérégler les sens par un effort laborieux comme le veut Mallarmé, mais au contraire, de les affûter à l’extrême pour qu’ils soient aptes à tirer avantage de la vie.
Toute une destinée est donc écrite dans « Soif Azur », dépouillée certes de « l’écume des jours ». C’est non seulement la vie d’une femme en proie à sa « seule certitude dans la brume », mais aussi, celle de tout homme normal qui peut dire à ses ennemis : « vous ne m’aimez pas et c’est réciproque ».
Au plan stylistique, par ce que Senghor appelle la « dialectique du nom verbe », Bonono crée à loisir, sur des racines nominales, de nouveaux verbes. Ainsi par exemple, au lieu de dire « Allez verser vos larmes de crocodiles ailleurs », elle préfère la tournure phrastique concise : « allez crocodiler ailleurs ». Cette verbativation des substantifs donne un relief particulier à ses images et participe d’une certaine propension à ce que Senghor appelle encore la « brachylogie » et qui est cette technique « du raccourci qui donne à l’expression sa densité et son éclat, tel un diamant ».
On peut aussi remarquer son penchant pour les créations lexicales et son attachement aux camerounismes, surtout, lorsqu’elle veut souligner la répétitivité, la durée ou l’abondance. Des expressions comme «casser les prix » et vocables à l’instar de « gombo » qui appartiennent à l’aire linguistique du Cameroun reviennent avec une certaine fréquence dans son livre. Parfois, ce sont des mots de sa langue maternelle qu’elle utilise directement ; Tout ceci participe, non pas d’une connaissance lacunaire du français, car, faut-il le rappeler, Angeline Solange Bonono est professeur de langue et de littérature françaises, mais bien davantage, soit du refus de la langue de Molière, soit alors de l’échec de celle-ci à exprimer toutes les nuances de sa pensée.
Léon Laleau parlait déjà de l’inaptitude du français à exprimer convenablement « ce cœur qui m’est venu du Sénégal ». Telle semble être aussi la tragédie de Bonono qui éprouve parfois des difficultés insurmontables à exprimer en français ce cœur qui lui est venu de Bokito et la singularité de son expérience individuelle. Car, pour elle, les mots ne sont pas neutres. Ils sont des «onomatopées de la pensée ». Ainsi, faut-il que dans ses poèmes, le mot chat miaule vraiment et que le mot chien puisse aboyer.
Par-delà Eros et Thanatos tels que soulignés ci-dessus, la mythologie gréco-romaine lui donne des outils idoines pour peindre ses états d’âme et dire la vie à l’embouchure du poème. Il y a aussi la passion des oxymores qui dans certains poèmes à l’instar de « chaos » sont d’une surabondance étonnante. Cette passion est sous-tendue par la permanence des anaphores qui donnent de la hauteur à une composition où l’élément linguistique le plus itératif est le pronom personnel «je», dans toutes ses transformations morphologiques. Ce singulatif se met en scène dans les textes à travers une ligne temporelle qui relève plus souvent du présent que du passé. Mais il apparaît aussi dans une perspective prospective. On peut ainsi observer un «je» qui se souviens d’un passé radieux et un «je» dont l’actualité, lieu spleenétique et dégoûtant, incite aux investissements charnels divers, à la prise de conscience des propriétés nutritives de l’azur et à la prise des résolutions les plus osées. Il y a enfin un «je» dont la charge prospective est marquée tantôt par une inquiétude toujours exacerbée, tantôt par un regard empreint d’un optimisme fougueux.
Il importe cependant de relever dans cette ligne temporelle l’atrophie du présent de l’indicatif. On remarquera en outre que l’infinitif que l’on rencontre dans certains poèmes à l’instar de « bilan » n’est qu’une forme implicite du présent, avec cette nuance que la poétesse ne s’en sert que pour exprimer une actualité qui s’inscrit dans la durée. C’est dire que sa poésie est avant tout une poésie de l’actualité émue. Son caractère lyrique est souligné par la redondance de l’élément lexical «je» et la prédominance du présent de l’indicatif qui mettent en relief la préséance dans le langage bononien de la fonction expressive, au sens jakobsonien de cette expression.
Le passé et le futur quant à eux sont, l’un résiduel, l’autre plus affirmé. Dans « passionaria » par exemple, la narration commence à l’imparfait et, comme si parler de soi au passé était un sacrilège, c’est le présent qui continue un texte qui s’achève au futur. Le schéma temporel ternaire sus-évoqué est donc entièrement concentré dans ce texte.
Pour avoir une parfaite intelligence de cette répulsion du passé, il convient de se rappeler qu’il est le lieu des « rancunes tenaces et pourries » le lieu des carcans et « des audaces jamais osées », le lieu aussi des désenchantements parsemés de « plaies » sanieuses et douloureuses.
La poésie d’Angeline Solange Bonono est une poésie très réaliste. Chez elle, la liberté est une manière de vivre qui se confond avec la licence. Ici, des mots comme « viols », « coït », « utérus » et « fesses », des expressions comme « liquide vaginal », « flux cataméniales », etc, reviennent avec une fréquence pour le moins déconcertante. Lorsqu’elle décrit des obsessions érotomaniaques, elle le fait de manière si brûlante et si dénuée d’artifices que cela frise quelque peu la provocation, voire l’anomie :
« Elle est sémillante et habile aux jeux de l’alcôve
Effrontée, perverse, volcanique
Elle est sensuelle, ardente, violente
Elle porte une robe moulante et nue
Fendue de partout, exhibant ses charmes plantureux
Ses facondes de dévergondée m’affolent d’amour
Elle est érotomane
Qui me noie dans un immense vertige
J’adore son visqueux état de putain
Elle me bouffe et c’est l’extase. »
On remarquera par ailleurs que la poétesse s’efforce dans ce texte de réaliser une sorte de transexualisation et qu’elle parle d’elle-même au masculin. De même, elle chante l’amour avec un accent viril.
« Soif Azur » est écrit de manière directe, avec des images fortes et envoûtantes qui sont introduites non pas avec des outils comparatifs, mais avec des métaphores et des procédés de personnification davantage plus pittoresques. Des constructions périphrastiques et accumulatives donnent à cette écriture où la répétition fonctionne comme un instrument sémiologique un relief dans le ton qui est la marque diacritique des poètes accomplis. Des effets de rejet que souligne l’apostrophe lui servent souvent à mettre en exergue des idées-forces et à construire un rythme auquel la récurrence de la métonymie et de la synesthésie donne une hauteur tout à fait particulière. Mais dans le poème intitulé « Bilan », Bonono réalise des retours anaphoriques d’une manière si atypique que ceux-ci terminent les vers plutôt que de les initier comme cela est si souvent le cas dans la poésie écrite en français :
« Et combien sont-ils à être tous les matins
Vides et exsangues ?
100%
Combien tournent en rond dans cette galaxie
Où rien ne tourne rond ?
200% à l’infini »
En outre, ces trois poèmes constituent en quelque sorte des tableaux yaoundéens de « Soifs Azur » au sens où Baudelaire a parlé des « tableaux parisiens ». Ces poèmes constituent également une réflexion sur la condition humaine telle qu’elle se vit dans la ville moderne.
Il est toutefois important de relever que si elle cite Paul Fort[2] dans son fameux poème « Le bonheur », la ressemblance avec les autres poètes ne s’arrête qu’au niveau de l’intertextualité thématique. D’ailleurs, tout n’est-il pas dit et ne vient-on pas toujours trop tard, comme le disait La Bruyère ? Angeline Solange Bonono a puisé dans notre fonds commun. Mais la manière dont sa parole règle le sens de sa pensée, ses émotions si vous voulez, ou ses névroses comme à le dire Fernando d’Almeida, est très originale ; Même lorsqu’elle s’écarte de la norme, elle le fait en respectant profondément le français dans sa grammaire générative. Cette tendance est même aujourd’hui la marque sui generis des membres de la Ronde des poètes, association dont elle est la vice-présidente et dont la jeune structure éditrice vient de la révéler au public. Nous attendions « Soif Azur » depuis un an. Il est enfin là. Notre avis est que les fruits ont, dans ce livre, dépassé la promesse des fleurs.
NJINEKOM, le 11 Janvier 2003
ANNE CILLON PERRI
BIBLIOGRAPHIE
1. Angeline Solange Bonono : Soif Azur, Editions de la Ronde, Yaoundé 2002.
2. Anne Cillon Perri : Au-delà de l’utopie, inédit.
3. Baudelaire : Les fleur du mal, les amis de l’histoire, Paris, 1968.
4. Gérard Genette : Figures III, Seuil, Paris, 1972.
5. Julia Kristeva : Recherches pour une sémanalyse, Seuil, Paris, 1969.
6. Noam Chomsky : Aspects de la théorie syntaxiques, Seuil Paris 1965.
7. Paul fort : Ballade françaises.
8. Roland Barthes : Le plaisir du texte, Seuil, Paris 1973.
9. Roman Jakobson : Essai de linguistique générale, minuit, Paris, 1963 (Collection Point).








